Jacques Lassalle, un « amour absolu de la transmission »

(AFP / Pierre VERDY)

« Enseigner c’est déjà mettre en scène et mettre en scène c’est encore enseigner » aimait à dire le metteur en scène, dramaturge et écrivain Jacques Lassalle, disparu le 2 janvier 2018 à l’âge de 81 ans. Animé par le souci extrême de la transmission, Jacques Lassalle a notamment été professeur au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, et a marqué une génération de comédiens par son érudition – il fut agrégatif de lettres modernes – et son extrême exigence. L’Ecole du Spectacle a recueilli le témoignage de trois anciens étudiants Loïc Corbery, Vincent Debost et Julie Recoing dont il fut le pédagogue au Conservatoire de Paris, à la fin des années 1990.

« Tout avait un sens »

« Jacques Lassalle a été la pierre angulaire de ma formation d’acteur, se souvient Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française. J’avais 22 ans, j’étais plein de la joie du jeu et de l’énergie de la jeunesse et il m’a appris la noblesse du métier d’acteur : servir un auteur, un texte, un public… ». « C’est la personne qui a changé ma vision du métier de comédien, abonde Vincent Debost, acteur et metteur en scène. Je suis entré au Conservatoire parce que j’avais envie de jouer et j’ai compris grâce à lui pourquoi j’en avais envie ». Sous la direction de Jacques Lassalle, les élèves-comédiens du Conservatoire expérimentent un enseignement aussi rigoureux qu’intense.

« Tout avait un sens pour lui : le choix des costumes, de l’entrée, de la sortie, raconte Vincent Debost. Je me souviens d’un de mes premiers passages au plateau devant lui, j’avais placé, un peu par hasard, ma chaise au centre de la scène. Il m’a parlé de ça durant près de quarante-cinq minutes ! Avec lui, tout faisait sens et tout devenait un choix. On ne pouvait travailler que sur les deux premières répliques et être chargé de ce travail pour aborder toute la suite de l’oeuvre. C’était passionnant ».

Docteur Jekyll et de Mister Hyde

Une minutie et un rigorisme qui ont parfois donné des frayeurs à ses jeunes élèves. « Il y avait deux hommes en lui, dit Vincent Debost.  Docteur Jekyll – le pédagogue amoureux de la recherche – et Mister Hyde, qui arrivait lorsque la représentation se rapprochait et que le temps le pressait ».

« La veille des journées de juin [les traditionnelles représentations de fin d’année du Conservatoire NDR], il s’est mis dans une colère terrible en nous annonçant qu’il ne signerait pas nos journées de juin, se souvient avec amusement Julie Recoing, comédienne et metteuse en scène. Il nous a soudain demandé de quitter le théâtre et lorsque nous sommes revenus, assez inquiets, il était allongé sur deux rangées de sièges, épuisé par sa colère. Chez lui, ce n’était jamais feint, la dichotomie entre ce qu’il imaginait et ce qui se produisait réellement au plateau le rendait fou ».

« Il avait la réputation d’être un metteur en scène et un pédagogue qui pouvait être dur, mais je ne garde que des souvenirs lumineux et joyeux des cours ou des répétitions avec lui » affirme Loic Corbery. Et de se remémorer ce début d’été où Jacques Lassalle emmena durant trois semaines sa classe du Conservatoire dans le Tarn, dans le petit village de Vaour. « C’était une grande colonie de vacances théâtrales, sourit Loic Corbery. On vivait tous ensemble et on travaillait sans relâche Molière ou Shakespeare, sous le regard infatigable de Jacques ».

S’inscrire dans l’histoire du théâtre 

Le souvenir de ces séances de répétition intenses habitent toujours les anciens étudiants de Jacques Lassalle. « Il avait cet amour absolu de la transmission !, s’exclame Julie Recoing. Je suis enseignante au Cours Florent et, après la disparition de Jacques, j’ai passé la moitié de mon cours à expliquer à mes élèves qui était Jacques Lassalle et ce qu’il avait représenté pour nous. Travailler avec lui, c’était s’inscrire dans une histoire du théâtre» 

Egalement pédagogue, Vincent Debost s’inspire au quotidien du travail de son maitre : « quand j’aborde un atelier théâtral, j’essaie de me documenter le plus possible, d’ouvrir le plus possible, d’inviter mes élèves à la curiosité, à la lecture. Jacques Lassalle avait cette capacité à être entouré des penseurs de théâtre, à avoir ce ton si particulier de conteur, ce don merveilleux de nous raconter Jouvet, Strehler ou Sarraute, comme s’il avait diné avec eux la veille ! » 

« Jacques Lassalle fait partie de mon ADN, conclut Loïc Corbery. Le soir de sa mort, nous avons joué Le Petit-Maître Corrigé de Marivaux à la Comédie-Française, un théâtre avec lequel il a eu un rapport tellement intime. Dans une de mes intonations, j’ai mis un peu de Jacques. Nous nous sommes regardés, les larmes aux yeux, avec ma partenaire Florence Viala. Nous étions tous les deux, en scène, en pensant à lui. C’était un très beau moment. »

Retrouvez Loïc Corbery dans le Petit-Maître corrigé à la Comédie-Française, jusqu’au 12 avril 2018 – Vincent Debost dans Penser qu’on ne pense à rien, c’est déjà penser quelque chose, au Théâtre de Belleville, à Paris, jusqu’au 4 mars 2018 – Julie Recoing dans Tableau d’une exécution, au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 28 janvier 2018. 

Six MOOC pour apprendre la mise en scène

L’acteur et réalisateur Robin Renucci interprète le MOOC « Mettre en scène est un métier » (Ecole Charles Dullin)

Un Massive Online Open Courses (MOOC) – c’est-à-dire un cours numérique – pour apprendre la mise en scène. Tel est le pari de l’école Charles Dullin qui ouvre le 23 janvier 2018 ce cursus inédit en France – et « dans le monde » affirment les fondateurs. Pour la première fois donc, des étudiants pourront suivre un enseignement leur permettant d’acquérir en vidéo les fondamentaux de la mise en scène. Historique de la profession, conseils pratiques pour mener son projet ou exercices de direction d’acteurs, un ensemble de six MOOC sera proposé tout au long de l’année 2018. Les deux premiers MOOC rassemblent déjà près de 200 inscrits. Entretien avec Claire David, directrice de la collection Actes Sud Papiers et directrice éditoriale et artistique des MOOC Charles Dullin.

Comment est né le projet des MOOC de l’école Charles Dullin ?

À la suite de la fermeture de l’école d’acteur Charles Dullin [fondée en 1921 et fermée en 2011 NDR], l’idée de créer une formation numérique à la mise en scène a émergé. Il faut savoir qu’en France, seuls une quinzaine d’étudiants ont accès, grâce aux concours ou à une sélection, à des enseignements en mise en scène. Je pense aux sections mise en scène du Théâtre National de Strasbourg, à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques Théâtrales à Lyon ou au master mise en scène de l’Université Paris Nanterre.

Or, près de 15 000 troupes sont recensées en France et plus de 1 000 spectacles sont présentés au festival Off d’Avignon chaque année. Il y a une vraie ferveur et un vrai dynamisme du théâtre français cependant tous ces artistes n’ont pas eu l’occasion de suivre des cursus spécifiques. Aujourd’hui en France, on se décrète metteur en scène mais on peut aussi avoir envie de réfléchir sur son travail au regard d’autres pratiques !

Le Mooc s’adresse donc aussi bien à des professionnels, qu’à des lycéens passionnés de théâtre ou à des artistes en devenir prêts à tout arrêter pour se consacrer à l’art.

L’actrice Valérie Dréville interprète le MOOC consacré à la direction d’acteurs

Comment fonctionnent les MOOC ?

Nous avons élaboré six MOOC qui durent durant six semaines. Ils sont rédigés par des universitaires et des spécialistes et interprétés par des comédiens et metteurs en scène. Il y a deux formules : une inscription gratuite qui permet de suivre chaque semaine quatre vidéos de dix minutes. Ou une version payante – d’un coût  de 69 euros – qui propose des interview de metteurs en scènes contemporains (Joël Pommerat, Krystian Lupa, Ariane Mnouchkine, Christiane Jatahy…), des exercices à faire chez soi et une évaluation entre pairs. À l’issue de la version payante du MOOC, une attestation est délivrée qui donne des accès privilégiés à des stage pratiques de mise en scène.

Sur notre site, nous ouvrons aussi un accès gratuit aux conférences du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, à des bibliographies et à des publications axées sur les thématiques de nos MOOC.

Allier l’enseignement théâtral – et a fortiori de la mise en scène – et le numérique, cela peut sembler, à première vue, un brin paradoxal…

On a toujours l’idée que former un metteur en scène c’est uniquement former du talent. C’est une erreur. C’est aussi donner des outils pour réfléchir, proposer des cadres, transmettre l’expérience d’autres artistes. On ne prétend pas former des metteurs en scène mais accélérer la question de la transmission. Un jeune metteur en scène peut, par exemple, apprendre à exercer « à la manière de Krystian Lupa », se frotter aux savoirs. La pratique dira ensuite si le talent suit.

« Au fond, c’est vraiment la décentralisation 2.0 que l’on est en train d’inventer »

Quant à la question du numérique, on imagine aller toucher la communauté du théâtre partout en France mais aussi à Ouagadougou, à Haïti. On peut accéder à des gens qui manquent d’outils et de formations comme à des personnes très occupées qui peuvent étudier quand elles le souhaitent. Grâce au numérique, on franchit toutes les barrières et seule reste la motivation. Au fond, c’est vraiment la décentralisation 2.0 que l’on est en train d’inventer. C’est un sacré risque mais on va bien voir comment on atterrit ! Et l’avantage du support digital, c’est que cela permet de rectifier le tir quasiment en direct si besoin.

Le projet de l’école Charles Dullin est de devenir un lieu virtuel de référence autour de la mise en scène. Et pour le moment, les professionnels que nous avons contactés sont enthousiastes !

 

A venir : 

• 14 décembre 2017 – Ouverture du site de l’école Charles-Dullin et des inscriptions aux MOOC sur La direction d’acteurs et L’espace
• 
23 janvier 2018 – Lancement des deux premières sessions des MOOC sur La direction d’acteurs et L’espace – inscription sur le site de l’école Charles Dullin

« Tu prends combien ? » De jeunes comédiennes et musiciennes racontent les ravages du sexisme dans les milieux artistiques

Extrait du film d’Emma sur le non-consentement, « T’as vu comment tu me regardes ? »

« Dès les premières semaines de cours, j’ai vite compris que ça n’irait pas. » Mathilde* (à la demande des intéressées, les prénoms suivis d’une * ont été modifiés), étudiante comédienne, 25 ans. Elle n’en avait que 21 le jour de son premier cours de théâtre dans un conservatoire à rayonnement régional. Le professeur leur a proposé « l’exercice des 1, 2, 3 ». A l’énoncé d’un de ces chiffres, les étudiants devaient effectuer des actions telle que « s’embrasser, enlever un vêtement… ». « Des garçons ont fini complètement nus et les filles ont tout fait pour éviter que ça arrive », raconte Mathilde. Dans les trois mois qui suivent, le malaise s’installe.

« Le professeur s’adressait très différemment aux garçons et aux filles. Il nous appelait ma chérie, ma blonde”, ma puce. Il nous faisait jouer des scènes où nous incarnions des prostituées, des scènes très sexualisées. Il disait on la refait pour le plaisir ! ou tu aimes ça ? Ton copain ne te fait pas ça chez toi ?. C’était épuisant, on avait l’impression d’être des bouts de viande et on avait peur d’aller au plateau. »

Mathilde et ses camarades décident d’alerter le directeur de l’établissement. Le professeur ne leur fera finalement plus cours, mais continuera d’enseigner à une autre classe, composée d’élèves mineurs. « Lors de leur spectacle de fin d’année, les filles jouaient des prostituées », se souvient amèrement Mathilde.

« Mon métier ce n’est pas d’être sexy, pas d’être glamour. Mon métier c’est de créer de l’émotion »déclarait récemment la comédienne Sara Forestier. Une affirmation souvent à mille lieues du quotidien des étudiantes et jeunes professionnelles du spectacle vivant. Car, bien souvent, c’est à leur genre, à une vision stéréotypée de la féminité qu’elles sont ramenées, en deçà de leur talent ou de leur singularité.

Dans ces milieux où le réseau est indispensable à l’avancée de la carrière, où la société de l’image s’impose sans concession, les rapports de pouvoir sont exacerbés, les frontières poreuses. Alors que l’affaire Weinstein a fait trembler l’industrie cinématographique hollywoodienne, que le hashtag #balancetonporc a contribué à libérer la parole en France, de jeunes comédiennes, metteuses en scène ou instrumentistes ont accepté de témoigner, de se souvenir, de raconter. Pour rendre compte d’une oppression systémique, d’une violence parfois inouïe. Et proposer des actes de résistance.

« Mets une robe ; sois jolie » 

C’est à l’école que tout commence. Des petites phrases qui viennent ébranler une estime de soi en construction, des réflexions qui laissent souvent sans voix, une succession de mots qui, insidieusement, s’immiscent et viennent à jamais marquer une future vie professionnelle. Il y a Clémence qui, à la suite d’un examen dans une école de comédie musicale s’entend dire « Tu prends combien ? » par un des membres du jury, alors qu’elle présente une scène de Xavier Durringer où elle incarne une prostituée.

Julie*, 23 ans qui se fait complimenter sur Facebook sur son physique par des directeurs d’écoles de théâtre privées. Marguerite* à qui son enseignant de contrebasse dans un conservatoire parisien a susurré : « Ah ! Si j’étais jeune ! » Ou encore, Anna* à qui l’on a prodigué de singuliers conseils : 

« Au sortir d’une représentation à Paris, un de mes anciens profs est venu me voir. Il m’a dit tu joues mieux que l’autre fille, mais je l’aurai choisie elle [dans un contexte professionnel NDR], parce qu’elle m’a fait bander et pas toi. C’était violent. »

Une confusion permanente entre le travail d’interprète de l’élève artiste et l’image qu’elle est sommée de renvoyer, reflet du désir et de l’hyper-sexualisation. « Il faut se mettre en valeur. C’est une réflexion qui revient régulièrement dans la bouche des profs, y compris des profs femmes », renchérit Margo*, 24 ans, passée par le conservatoire du VIe arrondissement de Paris.

« Certes c’est un métier de l’apparence et du corps, mais ça reste une vision très stéréotypée : Mets une robe ; sois jolie… une de mes amies s’était coupé les cheveux très courts et la prof lui a dit de faire attention à sa féminité. »

Les jeunes actrices racontent être souvent cantonnées à un archétype du féminin – séducteur, soumis, aguicheur – jusque dans les rôles du répertoire que leurs enseignants leur font travailler.

« Je ne connaissais rien au théâtre, se souvient Emma, 22 ans, en se remémorant ses débuts dans un conservatoire régional. J’en avais une image faussée, comme quoi il fallait se lâcher, dépasser ses limites pour avoir des rôles. J’avais 18 ans et on ne me faisait jouer que des rôles très sexualisés : un sketch avec un mec qui me parlait de mon cul, par exemple. Je me disais que ça devait forcément se passer comme ça, qu’il fallait que je me fasse au truc. »

« T’as pas compris dans quel milieu tu voulais travailler »

Se faire « au truc »… jusqu’à l’irréparable. Emma en a fait les frais : « J’avais dix-huit ans, je venais de décrocher un casting pour un long-métrage. J’avais des étoiles plein les yeux. Pour moi, c’était incroyable ! » Le réalisateur informe Emma que le tournage du film comprend une scène de nu. « J’en ai parlé à mes parents, j’ai réfléchi et j’ai accepté », raconte la jeune femme. Le réalisateur la convoque à un casting, à son domicile. Il explique à Emma qu’elle est trop jeune pour ce genre de rôle. Emma finit par approuver. « Au moment où j’allais partir, il me demande tout de même de “tester la scène de nu” : “Une comédienne doit apprendre à se surpasser, m’a-t-il dit. » Emma, tétanisée, obtempère.  Il se met à la « tripoter » « Quand je suis allée porter plainte, les flics m’ont dit que je n’avais qu’à pas faire des films. »

Cet implacable jeu de pouvoir, cette ambiguïté du corps perçu comme objet de désir et non comme instrument d’expression artistique, cette peur de paraître trop timorée, Anna* l’a aussi connue. En cherchant un agent artistique, l’actrice, alors âgée de 22 ans, tombe sur un professionnel d’une agence parisienne qui, dès le premier entretien, l’incite « à montrer » qu’elle « en veut », lui reproche sa « timidité ». Anna lui envoie alors des photos de nu artistique qu’elle a réalisé avec un photographe pour lequel elle pose comme modèle. « La plus grosse connerie de ma vie », se souvient-elle. « Je voulais lui montrer que je n’étais pas si réservée que cela, que je n’avais pas de problème à travailler avec mon corps, si c’était justifié. »

L’agent la rappelle sur le champ et la convoque à un nouvel entretien, l’entraîne dans les toilettes et la force à le masturber. La jeune femme se débat et se refuse à lui. « T’as pas compris dans quel milieu tu voulais travailler », lui rétorque t-il. Lorsque Anna tente de dénoncer ce comportement à l’agence artistique, la responsable diffuse les photos d’Anna nue à l’ensemble de sa troupe de théâtre. Arguant que la jeune comédienne aurait séduit leur employé en lui transmettant des photographies dénudée. Anna, traumatisée, abandonne ses cours de théâtre durant six mois. Elle n’aura jamais d’agent artistique et ne fera pas de cinéma.

« Si tu veux avoir une bonne carrière, il faut la boucler de temps en temps »

Se couper des réseaux. Etre blacklistée. C’est là la plus grande peur de ces jeunes artistes, qui préfèrent parfois se taire plutôt que de sacrifier des années de travail acharné. « Pour être intégrée, il vaut mieux faire oublier qu’on est une femme », souligne ironiquement Charlotte*. Cette jeune musicienne est inscrite dans une spécialité au conservatoire national supérieur de musique de Paris, où les femmes se comptent sur les doigts de la main. Une donnée qu’on ne manque pas de lui faire remarquer.

« C’est constant et ça passe par l’humour – un enseignant m’a demandé en plein cours si j’avalais”. Et si on ne rit pas aux blagues, on est immédiatement cataloguée comme pas sympa ou coincée. Or être sympa c’est cinquante pour cent du métier si on veut décrocher des contrats et être rappelée. »

Dans un univers où la frontière entre vie privée et vie professionnelle est « très floue », Charlotte reste sur ses gardes. « Quand on travaille ça va, mais c’est en soirée qu’il y a des dérapages ». La main d’un enseignant s’est ainsi retrouvé sur ses fesses, lors d’une soirée arrosée. Si elle en parle avec ses amis musiciens qui la soutiennent, mais Charlotte préfère ne pas engager de polémique :« Si on répond, ça va être encore pire. »

« On m’a déjà dit : “Tu sais si tu veux avoir une bonne carrière, il faut la boucler de temps en temps” », déplore Sacha*, 27 ans. Cette violoncelliste a tenté de lutter contre le sexisme lors de son entrée dans la vie professionnelle. Remplaçante dans un groupe de jazz, la jeune femme a supporté sans broncher des réflexions sur son décolleté et autres « réflexions paternalistes » de la part de son employeur – un musicien renommé.

« Un soir de tournée, je suis entrée dans sa chambre d’hôtel pour demander du dentifrice. Il faisait la fête avec les musiciens. J’étais en pyjama et ils étaient ivres. Des plaisanteries ont fusé : “A poil !”, “enlève-le tu seras plus jolie”. Ça a été la goutte d’eau, je suis retournée dans ma chambre et j’ai pleuré toute la nuit. » 

Et lorsque Sacha a fait savoir à son employeur que cette attitude l’avait blessée, il ne « lui a plus adressé la parole ». « Il ne m’a plus rappelée pour des concerts. Je l’appelais tous les jours pour avoir des explications, il ne répondait pas. On m’a rapporté qu’il disait que j’étais hystérique, qu’il était impossible de travailler avec moi. »

« Je ne veux surtout pas que mes élèves pensent qu’il faut se foutre à poil pour réussir »

Un an et demi plus tard, Sacha s’est doucement remise de cette épreuve. Quand les premiers témoignages ont commencé à déferler, suite à l’affaire Weinstein, la violoncelliste s’est réjouie. « La parole est en train de s’ouvrir, constate t-elle. Le système commence à être remis en question. Et surtout on a des mots précis à mettre sur des attitudes précises, et ça change tout. De pouvoir décrire. J’espère que ça va faciliter la prise de conscience. »

Pour Emma, le geste artistique a fait suite au silence, catalyseur des anciennes blessures. L’ancienne apprentie comédienne est devenue élève réalisatrice. Elle a réalisé un court-métrage, T’as vu comme tu me regardes ?, réalisé en avril 2016 et visionné près de 160 000 fois sur YouTube, mettant en scène la violence du non-consentement. « En tant que réalisatrice, je fais très attention au regard que je porte sur les acteurs et les actrices. Je ne veux surtout pas qu’ils fassent des choses qu’ils n’ont pas envie de faire. On est une nouvelle génération et on doit penser les choses autrement. »

Un passage de relais que soutient Charlotte. Si la musicienne se dit « assez pessimiste » quant à l’évolution des mentalités dans la musique classique, elle affirme « être très fière de son parcours » : « D’une génération à l’autre on a besoin de modèles, et je veux montrer aux plus jeunes que c’est possible d’arriver au plus haut niveau. »

De son coté, Anna a pris sa revanche, en mettant en scène. Elle vient de signer son premier projet professionnel, récompensé par un prix prestigieux.

« Je commence également à enseigner et je porte une grande attention à ce que peuvent vivre mes élèves.
Je ne veux surtout pas qu’elles pensent qu’il faut se foutre à poil pour réussir. »

 

Lire aussi sur l’Ecole du Spectacle : « Les femmes artistes disparaissent progressivement du métier à la sortie des écoles »

Etudiants du spectacle : cinq idées pour répéter gratuitement (ou presque)

(Club Photo Lyon2 via FLICKR)

Trouver des lieux de répétition est souvent la bête noire des étudiants du spectacle vivant. Jeunes danseurs, circassiens, musiciens ou comédiens, tous sont confrontés aux mêmes problématiques : comment répéter dans des conditions convenables lorsqu’on est entassé à cinq dans un petit studio ou que les voisins menacent d’alerter la maréchaussée à chaque mouvement d’archer un peu trop vigoureux ? De la même façon, préparer un spectacle ou un concert dans des conditions inconfortables ne prépare ni à la gestion de l’espace et du public ni à l’appréhension de l’acoustique.

L’Ecole du Spectacle a donc déniché cinq solutions pour que les artistes étudiants puissent répéter sans se ruiner.

Profitez de votre établissement

Que vous soyez une association étudiante ou tout simplement étudiant, des solutions existent pour répéter au sein de votre établissement. Si vous êtes à l’université ou en école, adressez-vous au Bureau de la vie étudiante (BVE) ou au Bureau des arts (BDA) pour réserver des locaux. En contactant les associations artistiques, il est généralement possible de bloquer des créneaux horaires pour répéter. Certains campus abritent également de véritables salles de spectacle (comme le théâtre Bernard-Marie-Koltès à l’Université de Nanterre ou le théâtre du Saulcy à l’Université de Lorraine). Idéal pour s’exercer in situ. Enfin, faites appel à la solidarité étudiante : n’hésitez pas à rejoindre des groupes dédiés sur les réseaux sociaux ou à poster sur la page de votre établissement pour partager vos bons plans. 

Faites appel aux mairies et aux associations de quartier

Si vous êtes une association loi 1901, il est possible d’entamer des démarches auprès de votre mairie pour obtenir l’accès à des salles de répétition. Des associations de quartier peuvent aussi vous prêter ou vous louer leurs locaux lorsqu’elles n’y sont pas présentes. A Paris, par exemple, la ville a mis en place la Maison des initiatives étudiantes, qui propose gracieusement des salles aux associations. Les locaux des Maisons des pratiques artistiques amateurs proposent des tarifs à partir de 2 euros l’heure. 

Pour motiver les élu.es à vous aider, proposez-leur un échange de visibilité en apposant leur logos sur vos supports de communication.

Recherchez des résidences de création

Vous voulez monter un spectacle et avez besoin d’une période continue de répétition ? De nombreux théâtres et espaces artistiques proposent ce qu’on appelle une résidence de création. Une immersion gratuite dans leurs locaux qui peut être suivi d’une « sortie de résidence », une présentation du projet aux professionnels et/ou au public. Pour postuler, il suffit de s’armer de patience et d’envoyer le dossier de création de votre projet aux lieux culturels situés dans votre région. N’hésitez pas à faire preuve d’audace et à demander directement un rendez-vous pour vous présenter et parler de votre projet.

Certains lieux sont spécialement dédiés aux résidences et proposent des tarifs raisonnables sur sélection de projets. Citons le Volapuk ou le 37e Parallèle à Tours, les studios de Virecourt aux alentours de Poitiers, la Pratique en région Centre-Val de Loire ou la Maison Maria Casarès en Charente.

Pensez au mécénat

Si vous êtes constitué en association loi 1901, vous pouvez faire appel au mécénat et demander à votre mécène de mettre à votre disposition des locaux. En échange de ce « mécénat en nature », vous pouvez, par exemple, proposer une représentation de votre spectacle ou un atelier de pratique artistique spécifique. Constituez un dossier présentant vos projets et les services artistiques que vous proposez et démarchez les entreprises autour de chez vous !

SPECIAL PARIS : quelques lieux alternatifs pour répéter à petits prix

Répéter dans la capitale peut s’avérer un véritable casse-tête pour le budget des étudiants du spectacle. Les salles de répétition classiques avoisinent en effet les 10 à 20 euros de l’heure et les espaces sont souvent saturés, sans parler de l’étroitesse des logements privés, peu propices à la répétition à domicile.

Voici une liste de lieux alternatifs qui proposent des tarifs plus abordables : La Villa Mais d’ici à Aubervilliers, le Théâtre de Verre dans le XIXe arrondissement, le Shakirail dans le XVIIIe, le Jardin d’Alice à Montreuil ou encore La Fontaine aux images à Aulnay-Sous-Bois.

Du côté du gratuit, le hall du Cent-quatre est mis à disposition des artistes, la coopérative La Génèrale propose des espaces de travail sur dossier avec possibilité de restitution publique, tandis que les occupants du Clos sauvage – espace d’activité autogéré à Aubervilliers – prêtent leur salle de travail aux jeunes artistes en échange d’une représentation.

Quelles formations pour se préparer aux concours des écoles supérieures de théâtre ?

Etudiants de l’étbsa © Anne-Sophie Annese

La rentrée universitaire 2017 marque également le coup d’envoi de la préparation aux concours d’entrées des 13 écoles supérieures d’Art Dramatique (voir notre papier Tout savoir sur les écoles supérieures d’Art Dramatique). Habilitées à délivrer le  DNSPC (Diplôme National Supérieur Professionnel de Comédien), ces formations en trois années sont prisées par un nombre croissant de candidats.

En 2017, le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris (CNSAD) en comptabilisait 1330 pour 30 places ou 430 pour 14 places à l’École supérieure de théâtre Bordeaux Aquitaine (l’éstba). Pour se préparer aux fameuses « scènes de concours » – ces trois minutes où le comédien en herbe doit révéler son potentiel artistique – plusieurs options sont possibles. D’un côté les cours publics dispensés dans les conservatoires municipaux, départementaux ou régionaux. De l’autre les cours privés et le « coaching » – des comédiens ou metteurs en scène qui proposent des cours particuliers pour des tarifs avoisinant en moyenne 30 à 40 euros de l’heure.

« Nous n’avons aucun à priori au moment du concours sur l’endroit où les candidats ont été préparés, explique Franck Manzoni directeur de l’éstba. Il est important que les candidats n’arrivent pas totalement vierges au moment du concours mais, davantage que d’avoir toutes les armes, il faut proposer quelque chose de singulier ». Une affirmation reprise par Serge Tranvouez, directeur de l’Ecole Supérieur d’Art Dramatique de Paris (ESAD) : « il faut être bien préparé pour être à l’aise sur le plateau et dans ses scènes mais ne pas chercher à être efficace, il faut tenter d’être soi-même. Certains candidats semblent parfois formatés. Or, ce qui nous intéresse, c’est de laisser entrevoir une fragilité ».

Les cours publics ont le vent en poupe 

A titre indicatif, l’Ecole du Spectacle a recueilli la liste des formations suivies par les candidats reçus au CNSAD et au à l’éstba en 2017 et à l’Ecole du Nord de Lille en 2016. Des données à « relativiser au regard du nombre de candidats présentés par chaque école » précise t-on au Conservatoire de Paris où 16 admis viennent du cours Florent sur une promotion de 30 élèves. Il faut dire que le célèbre cours privé a présenté 318 candidats. Un effectif colossal lorsqu’on sait que les conservatoires ne comptent généralement qu’une quinzaine d’élèves par cycles.

« Le niveau des conservatoires a considérablement monté ces dernières années en terme de préparation aux concours, constate le directeur de l’ESAD. Un avis partagé par l’Ecole Nationale Supérieure d’Arts et Techniques Théâtrales à Lyon où l’on précise que « la majorité des étudiants proviennent de conservatoires publics, de province ou d’arrondissement. ».

Vers l’égalité des chances 

Face à la concurrence, de plus en plus d’écoles supérieures ont mis en place des dispositifs d’égalité des chances (voir notre reportage « Repousser les limites » avec les jeunes comédiens de la classe égalité des chances de la MC93). Après l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne ou le Théâtre National Supérieur de Strasbourg, l’éstba ouvre une classe préparatoire. « Le concours est de plus en plus difficile, affirme Franck Manzoni.  Le niveau monte considérablement et certains jeunes gens arrivent un peu perdus. L’univers théâtral peut sembler très codé, restreint. Nous avons eu envie de donner leur place à des personnes qui n’ont pas les moyens financiers, géographiques de passer les concours ou tout simplement qui n’ont pas accès aux bonnes informations. » 

Pendant deux années, l’éstba va organiser des stages (inscriptions  jusqu’au 30 novembre) avant d’ouvrir une classe pour la rentrée 2019. Les frais des concours seront pris en charge par l’école. Car « passer les concours » coûte cher. « Près de 2 000 euros en comptant les déplacements, le logement et les frais d’inscription » estime Franck Manzoni. « Il y a une forme d’urgence à ce que les écoles accueillent des étudiants issus de milieux différents. Cela fait partie de notre mission, assène t-il. On ne peut pas faire vivre une institution qui soit un coffre-fort.» .

Dans les coulisses d’un concours d’entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris

La salle d’audition Maurice Fleuret, prête à accueillir les candidats au concours d’entrée en troisième cycle (Agathe Charnet)

« – Je voudrais étudier ici, au Conservatoire de Paris, pendant deux ans, pour enfin arriver à lire correctement les notations des partitions contemporaines.

– Arrivé à un niveau tel que le vôtre, on est tout à fait en mesure d’être autodidacte. Avez-vous essayé de travailler seule à la compréhension de ces notations ? 

–  Seule ou avec des amis, j’ai essayé de déchiffrer mais ce n’est pas suffisant. J’ai besoin d’apprendre de façon plus précise. Je veux pouvoir tout jouer, le classique comme le contemporain ».

Face au jury attentif, une violoniste coréenne défend son projet avec âme, dans un français hésitant. Après avoir interprété durant une vingtaine de minutes des oeuvres de Pierre Boulez et Arnold Schoenberg, il s’agit en ce mercredi 20 septembre, de prouver qu’elle mérite sa place au sein du très sélectif troisième cycle du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP).

Un concours de « haut niveau »

Du 18 au 28 septembre 2017, une soixantaine de candidats sont auditionnés publiquement dans la vaste salle Maurice Fleuret du Conservatoire. L’élégance fragile des sonates de Debussy laisse place à des interprétations jazz sur des standards de la musique roumaine ou à la vivacité du chant lyrique contemporain, a capella. Qu’ils soient pianistes, chanteurs ou violonistes, issus de formations françaises ou internationales, tous ont pour but d’intégrer le Diplôme d’Artiste Interprète (DAI) ou de poursuivre leur cursus en doctorat d’interprète de la musique au Conservatoire. Au total, moins d’une vingtaine d’artistes seront retenus pour cette prestigieuse poursuite d’études.

« Nous sommes face à des musiciens de haut niveau, aussi bien dans la technique que dans l’interprétation, à quelques rares exceptions près, constate la présidente du jury, la compositrice de musique contemporaine Graciane Finzi, qui a enseigné plus de trente ans au CNSMDP. Cela va être un véritable casse-tête de les départager, à l’issue du concours ». 

Pour prétendre à une entrée en troisième cycle, les candidats doivent en effet attester d’un niveau master ou d’un diplôme de second cycle. A ce stade, ce n’est plus seulement leur savoir faire qui est minutieusement scruté par les membres du jury mais bel et bien leur virtuosité, l’évidence de leur présence scénique et la pertinence de leur projet d’études au Conservatoire.

Affirmer sa personnalité artistique 

Et la diversité des profils n’est pas sans simplifier la lourde tâche du jury. En une matinée, la salle Maurice Fleuret accueille un jeune artiste italien souhaitant soutenir une thèse sur la réhabilitation technique de la viole de gambe, une violoniste japonaise avide de s’immerger dans le répertoire contemporain occidental et Raphaël Jouan, violoncelliste de 23 ans issu du CNSMDP. 

« Si je suis reçu au DAI, mon souhait est de faire découvrir des sonates de compositeurs qui ont été oubliées du grand public. Comme celles de Joseph-Guy Ropartz [1864-1955 NDR], Louis Vierne [1870-1937] ou Alexandre Tansman [1897-1986], expose le jeune homme avec enthousiasme, à la sortie de son audition instrumentale.

Raphaël Jouan et son violoncelle, quelques minutes après son audition. (Agathe Charnet)

« Je ne suis pas du genre à m’angoisser des jours à l’avance, mais j’ai senti que j’étais assez tendu physiquement pendant mon passage », analyse t-il, un brin soucieux. Sans pour autant perdre de vue son objectif d’entrée en troisième cycle : « J’aimerais notamment établir un programme de concert, documenté et interactif, en duo avec une amie pianiste ». 

 Car, dans le cadre du DAI, les étudiants ont la possibilité de suivre des cours pour perfectionner leur pratique instrumentale mais aussi d’utiliser les ressources humaines comme matérielles du CNSMDP pour mener leur projet personnel. Collaborations avec l’Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique pour des enregistrements, consultation de fonds de partitions à la Médiathèque ou mise à disposition des salles de représentation, tout est mis en oeuvre pour affirmer au plus haut niveau la personnalité artistique de ces jeunes talents. 

Sonate de Louis Vierne, compositeur que Raphaël Jouan souhaite interpréter 

« Que je sois admis ou non, j’aimerais mener de front une vie de concertiste et de pédagogue dans le futur. Je suis passionné par la transmission, conclut avec enthousiasme Raphaël Jouan avant d’aller se concentrer pour préparer son oral de motivation, qui se déroulera cette fois-ci à huis clos. Un désir de partager son savoir et sa passion qui lui faudra, pour l’heure, communiquer à son jury. 

Concours d’entrée en troisième cycle, du 18 au 28 septembre (auditions publiques, entrée libre sans réservation) au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, 209 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris. 

Julie Bednarek, biologiste reconvertie dans les musiques actuelles : « Les formations d’Issoudun ont été une seconde chance ! »


 

« J’ai atterri dans la biologie un peu par hasard. Après un Bac S, je ne savais pas trop vers où m’orienter. Alors, j’ai suivi des études en biologie végétale – qui m’ont passionnée – et j’ai poursuivi jusqu’au doctorat, en physiologie et génétique moléculaires, tout en enseignant en parallèle. C’est en cherchant un contrat post-doctoral que j’ai compris que quelque chose clochait. »

Julie Bednarek a 33 ans. Dans son bureau, situé dans le troisième arrondissement de Paris, la chanteuse Christine and The Queens sourit sur un poster. Toute la semaine, Julie Bednarek passe des studios d’enregistrement aux salles de concert, conseille les artistes sur leurs productions et scrute Spotify ou Facebook à la recherche de nouveaux talents. Pourtant, il y a à peine trois ans, le quotidien de Julie Bednarek était à des années-lumière de celui d’une assistante de directeur artistique dans une boîte d’édition musicale et de production. La jeune femme partageait son temps entre les laboratoires, les salles de cours de l’Université Blaise Pascal à Clermont-Ferrand et « les champs et les serres, les mains dans la terre ».

« J’ai découvert que j’avais du flair »

« On me proposait des contrats post-doctoraux prestigieux, mais je me sentais incapable de les accepter, se souvient l’ancienne chercheuse. Je suis très intuitive, je me suis dit qu’il fallait que je prenne un peu de temps pour réfléchir, après des années la tête dans le guidon ». À cette époque, quand elle n’est pas dans son laboratoire, Julie Bednarek écume les salles de concert auvergnates. Elle accepte donc, au petit bonheur, la proposition d’amies de devenir barmaid puis programmatrice musicale dans un club clermontois. « Ca a été une révélation, il fallait anticiper ce que les gens allaient écouter, j’ai découvert que j’avais du flair ! On a eu quelques bons coups, on a programmé des groupes comme Feu! Chatterton, par exemple ». Julie Bednarek décide alors de faire ses adieux à la recherche et de se lancer dans l’aventure des musiques actuelles.

« Mes collègues étaient abasourdis. Je savais qu’en quittant la recherche, je ne pourrai plus jamais y revenir. Mais, pour la première fois, j’ai eu la sensation de faire un choix dans ma vie. »

Six mois pour tout apprendre aux formations d’Issoudun

Hors de question pour autant de se lancer dans l’aventure sans suivre un cursus professionnalisant. On recommande à Julie Bednarek les formations d’Issoudun, un « centre de formation professionnelle aux métiers des musiques actuelles », une référence dans le milieu. « Je savais que c’était extrêmement sélectif – près de 250 candidatures pour 20 places –, affirme-t-elle. Et que j’étais un OVNI total : hyperdiplômée et chercheuse en biologie. Mais j’ai fait preuve de détermination : j’ai été recommandée par des professionnels à Clermont-Ferrand, j’ai décroché une promesse de stage et j’ai été acceptée ! »

Durant six mois, financée par Pôle-Emploi, la biologiste en reconversion suit donc un cursus Assistant(e) de production des musiques actuelles, à Issoudun, en Centre-Val de Loire. Cinq jours par semaine, de 8h30 à 18h, elle retrouve les bancs de l’école et étudie sans relâche. « Avec la thèse, je pensais que j’avais une grosse capacité de travail, mais je n’étais pas du tout prête à ce qui m’attendait », s’amuse la trentenaire.

A Issoudun, les étudiants de sa promotion, âgés de 23 à 40 ans, sont mis au contact d’intervenants professionnels. Julie Bednarek découvre le secteur de l’édition musicale et de la direction artistique. « Une nouvelle révélation ». Après un stage au sein de la société d’édition musicale Warner/Chappell, elle est désormais embauchée en contrat à durée indéterminée chez REMARK, société fondée par Marc Lumbroso, éditeur et producteur qui a notamment collaboré avec Jean-Jacques Goldman, Raphaël ou Vanessa Paradis.

« La recherche m’aide encore aujourd’hui »

Aujourd’hui, Julie Bednarek ne regrette absolument pas sa reconversion. Passionnée par son métier, elle «touche à tout » de l’accompagnement des artistes dans leur carrière, à la détection de l’émergence musicale en passant par l’analyse artistique du travail des créateurs. « J’apprécie énormément le contact humain, que je ne trouvais pas toujours dans mon activité de chercheuse, analyse-t-elle. En revanche, la recherche m’aide encore aujourd’hui lorsqu’il s’agit d’écouter son instinct, d’aller là où ne s’y attend pas ou de sortir des sentiers battus ». Si la biologie lui manque « souvent », Julie Bednarek a la sensation d’avoir pris un virage décisif, au bon moment.

« L’industrie musicale et la crise du disque ne m’ont jamais fait peur. Je viens d’un milieu qui est tellement en difficulté depuis ces cinq dernières années – notamment au niveau des financements internationaux – que je me disais que, dans la musique, je trouverai toujours un job !

Quand j’ai été acceptée aux formations d’Issoudun, j’ai eu la sensation de voir la lumière au bout du tunnel. On m’a offert une seconde chance et je l’ai saisie. A fond. »