« Le combat c’est de se donner la possibilité d’exister » : être un jeune acteur noir ou métis en France, en 2018

Le Manifeste Noire n’est pas mon métier (Seuil, 2018) appelle à la prise de conscience du racisme latent dans le cinéma et le théâtre français

« Il y a deux ou trois ans, j’ai été appelée pour passer un casting. Il s’agissait d’interpréter une étudiante qui, pour payer ses études, travaille comme gogo-danseuse dans un bar de nuit. Je prépare le rôle et j’apprends mon texte quand je reçois un appel de la directrice de casting : « Finalement, tu ne vas pas auditionner pour le rôle. La production trouve que ça fait trop. Noire et gogo-danseuse ».

Ce récit de Léna, comédienne de 29 ans, aurait pu trouver sa place au sein du manifeste Noire n’est pas mon métier (Seuil, 2018) rédigé à l’initiative de l’actrice Aïssa Maïga. Seize comédiennes, noires et métisses, de toutes générations, y racontent sans concession les remarques humiliantes, les rejets sans appel et les aberrations sexistes suscités par la couleur de leur peau dans les milieux du cinéma et du théâtre français.

Si le manifeste fait état d’une glaçante réalité et d’un racisme systémique, qu’en est-il pour les jeunes comédiens, noirs et métis, qui s’apprêtent à entrer sur le marché du travail et à marquer une nouvelle génération ? Entre esprit de révolte face aux caricatures dans lesquelles ils ont parfois déjà été cantonnés et volonté sans appel de transcender et dépasser par leur art les questions de représentations, l’Ecole du Spectacle a rencontré des jeunes comédiens et comédiennes, âgés de 25 à 32 ans.

« Le professeur n’aime pas trop les colored-people ! »

« C’est en arrivant au Cours Florent puis au Conservatoire que je me suis vraiment rendue compte de ce que ma couleur de peau impliquait. De toute cette histoire que malgré moi je porte et de la violence, souterraine ou explicite, qu’elle véhicule ». Grace Seri a 27 ans. Diplômée depuis deux ans du prestigieux Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique (CNSAD) de Paris, elle se souvient avec effarement d’une séance de travail menée par l’ancien directeur du CNSAD, Daniel Mesguich, alors qu’elle était élève en première année.

« On préparait une scène où je jouais Electre. Mes partenaires étaient tous blancs – j’étais la seule noire de ma promotion – et Daniel Mesguich s’est soudain exclamé : « J’ai une idée incroyable, on va tous vous peindre en noir, sauf Grace bien sûr ! ». J’ai demandé à mes camarades de me retrouver après le cours d’interprétation et je leur ai annoncé que je ne continuerais pas à travailler dans cette direction. Je ne suis pas parvenue à leur expliquer le pourquoi du comment, j’avais du mal à mettre des mots sur ce qui venait de passer. »

Lymia Vitte, 29 ans, comédienne fraîchement sortie de l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique de Paris (ESAD) garde, quant à elle, un souvenir amer d’une audition pour entrer dans un conservatoire d’arrondissement parisien, en 2010.

« Comme cela se fait souvent dans les concours, le président du jury a demandé aux postulants quels autres conservatoires ils avaient tentés. Quand est venu mon tour et que j’ai indiqué que je n’avais pas été retenue dans un certain conservatoire, il s’est exclamé en riant : « c’est normal, le professeur n’aime pas trop les colored people ! ». Il a dit ça devant tout le monde, sur le ton de la blague, je n’ai rien pu répondre. ».

« Au théâtre, presque jamais de comédiennes noires »

Autant d’instants de racisme ordinaire qui ont marqué la formation professionnelle de ces jeunes actrices. Autant de violences latentes qui sont parfois venues questionner leur désir de se positionner dans un milieu professionnel où les visages et les corps frappent par leurs similitudes.

« Quand j’allais au théâtre, je ne me sentais pas représentée, je ne voyais presque jamais de comédiennes noires, confie Maroussia Pourpoint, 27 ans, sortie en 2017 du CNSAD. « J’ai mis près de quatre ans à me décider à passer le concours du Conservatoire, j’avais la sensation que ce n’était pas pour moi, le théâtre subventionné, que je n’y avais pas ma place ».

Mazarine* ( le prénom a été changé), 25 ans, a été surprise qu’on lui fasse publiquement remarquer qu’elle était la première étudiante noire recrutée par la nouvelle direction d’une école nationale d’art dramatique. « C’était une phrase assez intrigante pour moi, pour commencer une scolarité ». Tout au long de ses études, Mazarine a d’ailleurs été très attentive aux rôles dans lesquels on l’a distribuée.

« Durant un atelier, on m’a donné le rôle principal Il s’agissait d’une femme adoptée, qui précisait dans une phrase qu’elle n’était pas blanche. Ca m’a beaucoup questionnée et ça m’a renvoyée à la question de ma légitimité. M’avait-on donné ce premier rôle parce que j’étais la seule noire de la promotion, pour justifier la dramaturgie, ou parce qu’on avait confiance en mes capacités d’actrice pour le défendre ? ».

« Il faut être noir pour rentrer au Conservatoire »

Si Mazarine a parfois trouvé « complexe » d’être la seule noire de sa classe, elle a depuis la certitude que « les choses sont en train de bouger ».  Et notamment, dit-elle, « grâce aux classes préparatoires qui contribuent à ce qu’il y ait plus de représentations sur scène qu’on y voit davantage de visages et de personnalités, porteurs d’une autre parole ».

En effet, depuis le début des années 2010, certaines écoles supérieures d’art dramatique – comme le Théâtre National de Strasbourg, la Comédie de Saint-Etienne ou l’Ecole Supérieure de Théâtre Bordeaux Aquitaine – proposent des dispositifs d’égalité des chances et des classes préparatoires gratuites dans le cadre de leurs très sélectifs concours d’entrée.

« Le Conservatoire est beaucoup plus représentatif de la société depuis que les dispositifs d’égalité des chances ont été mis en place et que Claire Lasne-Darcueil est arrivée à la direction, remarque Maroussia Pourpoint, qui fait partie de la première génération de diplômés recrutés par la directrice du CNSAD. « Avant, quand on regardait les trombinoscopes des anciennes promotions, c’était plutôt « un noir pour faire quota », aujourd’hui ce n’est plus du tout le cas ».

Une ouverture affichée et médiatisée du recrutement qui a parfois été des plus déboussolante pour les candidats racisés.

« Quand je passais les concours, j’ai eu droit à des réflexions comme « oh toi, tu as toutes tes chances parce qu’il y a des quotas », confie Lymia. « J’ai récemment entendu des candidats recalés dire « de toute façon pour rentrer au Conservatoire, il faut être noir ou pauvre », ce qui n’est vraiment pas agréable, ajoute Maroussia. « Quand j’ai passé le concours pour entrer dans mon école, les autres postulants me demandaient si je venais de la classe préparatoire, alors que ce n’était pas le cas, se souvient Mazarine.

« Mais quoi qu’on pense de ces dispositifs, le plus important, c’est que le plus grand nombre possible de candidats y aient un libre accès, qu’ils travaillent d’arrache-pied pour être admis et qu’ils sachent ce qu’ils valent. », précise Mazarine.

Une affirmation que confirme Illyas (le prénom a été changé), récemment diplômé du CNSAD et membre du jury du concours. « Aucun candidat reçu au Conservatoire n’est admis par hasard, affirme t-il. Ce qui est reconnu en premier lieu, c’est le talent, c’est le désir

Dans son jeune parcours professionnel, sa couleur de peau n’a pas été un obstacle pour Illyas. « Pour moi la question n’est pas quel rôle tu vas pouvoir jouer mais plus qu’est ce que tu vas lui apporter avec ta singularité. Le fait d’être métis est pour moi davantage une chance qu’un handicap, au théâtre du moins. »

« Représenter des minorités »  

Un point de vue qui n’est pas celui de Lymia Vitte : « Ma scolarité à l’ESAD s’est très bien passée, c’est au moment de passer des auditions, en troisième année, que je me suis dit, tu es femme, tu es métisse et tu veux faire ce métier ? Ca va être plus compliqué que prévu !»

« Cherche jeune comédienne noire ». Une annonce qui lui a permis dans un premier temps d’être plus spécifiquement repérée pour passer ces auditions. Mais souvent pour les mêmes types de rôles.

« On me propose des rôles qui sont spécifiquement adaptés à ma couleur de peau. Ou des rôles écrits par des auteurs francophones africains parce qu’il faudrait forcément une distribution noire, observe t-elle. C’est le serpent qui se mord la queue : on veut diversifier les scènes théâtrales mais on est souvent choisis pour représenter des minorités ».

Car, pour cette nouvelle génération d’acteurs, l’enjeu est bel et bien d’accéder aux mêmes rôles que les comédiens caucasiens, notamment dans le répertoire classique. « Les metteurs en scène ne pensent pas de façon naturelle que Roméo ou Juliette pourraient être noirs, déplore Maroussia Pourpoint. En tant que comédienne c’est parfois décourageant de regarder le paysage théâtral français, on se dit qu’on ne correspondra jamais

Grace Seri, pour sa part, porte une attention extrême aux rôles qu’on lui propose,  quitte à refuser du travail.

« Je ne nie pas ma couleur de peau mais ce qui me tient à coeur c’est de parler du monde. Je ne veux pas être désignée uniquement comme une actrice de théâtre politique, je veux avant tout véhiculer de la poésie. et la poésie n’a pas de couleur » affirme t-elle.

Dans ce combat, Grace Seri a remporté des victoires. Lors d’une rencontre avec le public à la suite d’On purge bébé de Feydeau, une enseignante s’est interrogée sur le choix du metteur en scène d’avoir engagé une actrice noire. « Georges Lavaudant, le metteur en scène, a répondu du tac au tac : « parce que, comme vous l’avez vu, elle est extrêmement douée. Il n’y a aucune autre question à se poser ».

« La jeune première et la racaille »

Si les jeunes acteurs interrogés partagent l’idée qu’il est plus facile de trouver sa place dans l’univers théâtral, « plus humain », tous portent un regard tranché sur le cinéma et ses stéréotypes sclérosants.

« Toi, ton problème c’est qu’on ne sait pas dans quelle case te mettre, racaille ou jeune première ? Je te conseille de t’orienter vers la racaille, si tu veux faire du cinéma en France ».

C’est ce qu’un réalisateur a appris à Maroussia Pourpoint lors d’une formation au cours Florent. Sans oublier le rôle intitulé « petite beurette en survêt’ » pour lequel elle a auditionné il y a deux ans.

« On est avant tout appelés pour la couleur et c’est très frustrant confirme Léna, qui a passé de nombreux castings en France. « Comme je suis métisse, je comprends souvent que je suis trop foncée ou pas assez noire pour les rôles ».

« En huit castings, j’ai auditionné pour cinq rôles de voyou, deux rôles de footballeurs et un rôle d’immigré » énumère Kendrick  (le prénom a été changé), 32 ans, comédien à Paris. On m’a souvent dit que, si je voulais tourner, il fallait que je « sorte mon coté guetto », que j’étais trop calme, que je m’exprimais trop bien. Alors que ce n’est pas absolument pas ma nature de comédien. »

« Faire entendre une autre voix »

Pour travailler dans le cinéma, Kendrick a donc décidé de passer de l’autre côté de la caméra. « Mon aigreur face à ce milieu, je l’ai transformée en rage puis en motivation pour écrire des scénarios » dit-il. Son projet de long-métrage met en scène un héros noir et sa famille. Si Kendrick s’attaque désormais au monde de la production audiovisuelle – « un producteur m’a récemment dit lors d’un rendez-vous qu’il y avait trop de noirs sur le visuel de mon projet » – il est déterminé à bousculer les représentations racisés dans le cinéma français.

Tout comme Maroussia Pourpoint qui a commencé à écrire, mettre en scène et enseigner en parallèle à sa jeune carrière de comédienne.

« Je veux être un modèle pour la jeunesse, je veux montrer que c’est possible d’y arriver, affirme celle qui a créé un spectacle autour de Joséphine Baker. Il y a tout un système à changer dans le cinéma et le théâtre français et j’espère y contribuer en faisant entendre une autre voix ».

Face au manifeste Noire n’est pas mon métier, les jeunes comédiens interrogés font part de leur adhésion à voir ces enjeux cruciaux pour leur carrière enfin portés sur la sphère publique. « Je suis optimiste pour l’avenir, j’ai confiance en ma génération d’étudiants. Mais je veux rester vigilante, affirme Mazarine. Il est hors de question que je sois cantonnée à mon physique, ça met dans des peines atroces. Il est aussi de la responsabilité des autrices, des auteurs et des scénaristes de nous laisser faire notre métier et non notre plaidoirie. »

« Je pense que les choses sont en train de changer, confirme Grace Seri. Le Manifeste Noire n’est pas mon métier, je n’ai pas pu le lire jusqu’au bout, c’était trop dur d’être confrontée à cette violence que je vis de façon frontale. Mais ça m’a remis face à mon objectif, à pourquoi je fais ce métier. Je veux d’un jour, une petite fille puisse allumer la télé et qu’elle puisse se reconnaître, se projeter, rêver. Il faut qu’elle puisse se dire qu’elle existe. Le combat, c’est ça, c’est se donner la possibilité d’exister ! ».

Publicités

« Tu prends combien ? » De jeunes comédiennes et musiciennes racontent les ravages du sexisme dans les milieux artistiques

Extrait du film d’Emma sur le non-consentement, « T’as vu comment tu me regardes ? »

« Dès les premières semaines de cours, j’ai vite compris que ça n’irait pas. » Mathilde* (à la demande des intéressées, les prénoms suivis d’une * ont été modifiés), étudiante comédienne, 25 ans. Elle n’en avait que 21 le jour de son premier cours de théâtre dans un conservatoire à rayonnement régional. Le professeur leur a proposé « l’exercice des 1, 2, 3 ». A l’énoncé d’un de ces chiffres, les étudiants devaient effectuer des actions telle que « s’embrasser, enlever un vêtement… ». « Des garçons ont fini complètement nus et les filles ont tout fait pour éviter que ça arrive », raconte Mathilde. Dans les trois mois qui suivent, le malaise s’installe.

« Le professeur s’adressait très différemment aux garçons et aux filles. Il nous appelait ma chérie, ma blonde”, ma puce. Il nous faisait jouer des scènes où nous incarnions des prostituées, des scènes très sexualisées. Il disait on la refait pour le plaisir ! ou tu aimes ça ? Ton copain ne te fait pas ça chez toi ?. C’était épuisant, on avait l’impression d’être des bouts de viande et on avait peur d’aller au plateau. »

Mathilde et ses camarades décident d’alerter le directeur de l’établissement. Le professeur ne leur fera finalement plus cours, mais continuera d’enseigner à une autre classe, composée d’élèves mineurs. « Lors de leur spectacle de fin d’année, les filles jouaient des prostituées », se souvient amèrement Mathilde.

« Mon métier ce n’est pas d’être sexy, pas d’être glamour. Mon métier c’est de créer de l’émotion »déclarait récemment la comédienne Sara Forestier. Une affirmation souvent à mille lieues du quotidien des étudiantes et jeunes professionnelles du spectacle vivant. Car, bien souvent, c’est à leur genre, à une vision stéréotypée de la féminité qu’elles sont ramenées, en deçà de leur talent ou de leur singularité.

Dans ces milieux où le réseau est indispensable à l’avancée de la carrière, où la société de l’image s’impose sans concession, les rapports de pouvoir sont exacerbés, les frontières poreuses. Alors que l’affaire Weinstein a fait trembler l’industrie cinématographique hollywoodienne, que le hashtag #balancetonporc a contribué à libérer la parole en France, de jeunes comédiennes, metteuses en scène ou instrumentistes ont accepté de témoigner, de se souvenir, de raconter. Pour rendre compte d’une oppression systémique, d’une violence parfois inouïe. Et proposer des actes de résistance.

« Mets une robe ; sois jolie » 

C’est à l’école que tout commence. Des petites phrases qui viennent ébranler une estime de soi en construction, des réflexions qui laissent souvent sans voix, une succession de mots qui, insidieusement, s’immiscent et viennent à jamais marquer une future vie professionnelle. Il y a Clémence qui, à la suite d’un examen dans une école de comédie musicale s’entend dire « Tu prends combien ? » par un des membres du jury, alors qu’elle présente une scène de Xavier Durringer où elle incarne une prostituée.

Julie*, 23 ans qui se fait complimenter sur Facebook sur son physique par des directeurs d’écoles de théâtre privées. Marguerite* à qui son enseignant de contrebasse dans un conservatoire parisien a susurré : « Ah ! Si j’étais jeune ! » Ou encore, Anna* à qui l’on a prodigué de singuliers conseils : 

« Au sortir d’une représentation à Paris, un de mes anciens profs est venu me voir. Il m’a dit tu joues mieux que l’autre fille, mais je l’aurai choisie elle [dans un contexte professionnel NDR], parce qu’elle m’a fait bander et pas toi. C’était violent. »

Une confusion permanente entre le travail d’interprète de l’élève artiste et l’image qu’elle est sommée de renvoyer, reflet du désir et de l’hyper-sexualisation. « Il faut se mettre en valeur. C’est une réflexion qui revient régulièrement dans la bouche des profs, y compris des profs femmes », renchérit Margo*, 24 ans, passée par le conservatoire du VIe arrondissement de Paris.

« Certes c’est un métier de l’apparence et du corps, mais ça reste une vision très stéréotypée : Mets une robe ; sois jolie… une de mes amies s’était coupé les cheveux très courts et la prof lui a dit de faire attention à sa féminité. »

Les jeunes actrices racontent être souvent cantonnées à un archétype du féminin – séducteur, soumis, aguicheur – jusque dans les rôles du répertoire que leurs enseignants leur font travailler.

« Je ne connaissais rien au théâtre, se souvient Emma, 22 ans, en se remémorant ses débuts dans un conservatoire régional. J’en avais une image faussée, comme quoi il fallait se lâcher, dépasser ses limites pour avoir des rôles. J’avais 18 ans et on ne me faisait jouer que des rôles très sexualisés : un sketch avec un mec qui me parlait de mon cul, par exemple. Je me disais que ça devait forcément se passer comme ça, qu’il fallait que je me fasse au truc. »

« T’as pas compris dans quel milieu tu voulais travailler »

Se faire « au truc »… jusqu’à l’irréparable. Emma en a fait les frais : « J’avais dix-huit ans, je venais de décrocher un casting pour un long-métrage. J’avais des étoiles plein les yeux. Pour moi, c’était incroyable ! » Le réalisateur informe Emma que le tournage du film comprend une scène de nu. « J’en ai parlé à mes parents, j’ai réfléchi et j’ai accepté », raconte la jeune femme. Le réalisateur la convoque à un casting, à son domicile. Il explique à Emma qu’elle est trop jeune pour ce genre de rôle. Emma finit par approuver. « Au moment où j’allais partir, il me demande tout de même de “tester la scène de nu” : “Une comédienne doit apprendre à se surpasser, m’a-t-il dit. » Emma, tétanisée, obtempère.  Il se met à la « tripoter » « Quand je suis allée porter plainte, les flics m’ont dit que je n’avais qu’à pas faire des films. »

Cet implacable jeu de pouvoir, cette ambiguïté du corps perçu comme objet de désir et non comme instrument d’expression artistique, cette peur de paraître trop timorée, Anna* l’a aussi connue. En cherchant un agent artistique, l’actrice, alors âgée de 22 ans, tombe sur un professionnel d’une agence parisienne qui, dès le premier entretien, l’incite « à montrer » qu’elle « en veut », lui reproche sa « timidité ». Anna lui envoie alors des photos de nu artistique qu’elle a réalisé avec un photographe pour lequel elle pose comme modèle. « La plus grosse connerie de ma vie », se souvient-elle. « Je voulais lui montrer que je n’étais pas si réservée que cela, que je n’avais pas de problème à travailler avec mon corps, si c’était justifié. »

L’agent la rappelle sur le champ et la convoque à un nouvel entretien, l’entraîne dans les toilettes et la force à le masturber. La jeune femme se débat et se refuse à lui. « T’as pas compris dans quel milieu tu voulais travailler », lui rétorque t-il. Lorsque Anna tente de dénoncer ce comportement à l’agence artistique, la responsable diffuse les photos d’Anna nue à l’ensemble de sa troupe de théâtre. Arguant que la jeune comédienne aurait séduit leur employé en lui transmettant des photographies dénudée. Anna, traumatisée, abandonne ses cours de théâtre durant six mois. Elle n’aura jamais d’agent artistique et ne fera pas de cinéma.

« Si tu veux avoir une bonne carrière, il faut la boucler de temps en temps »

Se couper des réseaux. Etre blacklistée. C’est là la plus grande peur de ces jeunes artistes, qui préfèrent parfois se taire plutôt que de sacrifier des années de travail acharné. « Pour être intégrée, il vaut mieux faire oublier qu’on est une femme », souligne ironiquement Charlotte*. Cette jeune musicienne est inscrite dans une spécialité au conservatoire national supérieur de musique de Paris, où les femmes se comptent sur les doigts de la main. Une donnée qu’on ne manque pas de lui faire remarquer.

« C’est constant et ça passe par l’humour – un enseignant m’a demandé en plein cours si j’avalais”. Et si on ne rit pas aux blagues, on est immédiatement cataloguée comme pas sympa ou coincée. Or être sympa c’est cinquante pour cent du métier si on veut décrocher des contrats et être rappelée. »

Dans un univers où la frontière entre vie privée et vie professionnelle est « très floue », Charlotte reste sur ses gardes. « Quand on travaille ça va, mais c’est en soirée qu’il y a des dérapages ». La main d’un enseignant s’est ainsi retrouvé sur ses fesses, lors d’une soirée arrosée. Si elle en parle avec ses amis musiciens qui la soutiennent, mais Charlotte préfère ne pas engager de polémique :« Si on répond, ça va être encore pire. »

« On m’a déjà dit : “Tu sais si tu veux avoir une bonne carrière, il faut la boucler de temps en temps” », déplore Sacha*, 27 ans. Cette violoncelliste a tenté de lutter contre le sexisme lors de son entrée dans la vie professionnelle. Remplaçante dans un groupe de jazz, la jeune femme a supporté sans broncher des réflexions sur son décolleté et autres « réflexions paternalistes » de la part de son employeur – un musicien renommé.

« Un soir de tournée, je suis entrée dans sa chambre d’hôtel pour demander du dentifrice. Il faisait la fête avec les musiciens. J’étais en pyjama et ils étaient ivres. Des plaisanteries ont fusé : “A poil !”, “enlève-le tu seras plus jolie”. Ça a été la goutte d’eau, je suis retournée dans ma chambre et j’ai pleuré toute la nuit. » 

Et lorsque Sacha a fait savoir à son employeur que cette attitude l’avait blessée, il ne « lui a plus adressé la parole ». « Il ne m’a plus rappelée pour des concerts. Je l’appelais tous les jours pour avoir des explications, il ne répondait pas. On m’a rapporté qu’il disait que j’étais hystérique, qu’il était impossible de travailler avec moi. »

« Je ne veux surtout pas que mes élèves pensent qu’il faut se foutre à poil pour réussir »

Un an et demi plus tard, Sacha s’est doucement remise de cette épreuve. Quand les premiers témoignages ont commencé à déferler, suite à l’affaire Weinstein, la violoncelliste s’est réjouie. « La parole est en train de s’ouvrir, constate t-elle. Le système commence à être remis en question. Et surtout on a des mots précis à mettre sur des attitudes précises, et ça change tout. De pouvoir décrire. J’espère que ça va faciliter la prise de conscience. »

Pour Emma, le geste artistique a fait suite au silence, catalyseur des anciennes blessures. L’ancienne apprentie comédienne est devenue élève réalisatrice. Elle a réalisé un court-métrage, T’as vu comme tu me regardes ?, réalisé en avril 2016 et visionné près de 160 000 fois sur YouTube, mettant en scène la violence du non-consentement. « En tant que réalisatrice, je fais très attention au regard que je porte sur les acteurs et les actrices. Je ne veux surtout pas qu’ils fassent des choses qu’ils n’ont pas envie de faire. On est une nouvelle génération et on doit penser les choses autrement. »

Un passage de relais que soutient Charlotte. Si la musicienne se dit « assez pessimiste » quant à l’évolution des mentalités dans la musique classique, elle affirme « être très fière de son parcours » : « D’une génération à l’autre on a besoin de modèles, et je veux montrer aux plus jeunes que c’est possible d’arriver au plus haut niveau. »

De son coté, Anna a pris sa revanche, en mettant en scène. Elle vient de signer son premier projet professionnel, récompensé par un prix prestigieux.

« Je commence également à enseigner et je porte une grande attention à ce que peuvent vivre mes élèves.
Je ne veux surtout pas qu’elles pensent qu’il faut se foutre à poil pour réussir. »

 

Lire aussi sur l’Ecole du Spectacle : « Les femmes artistes disparaissent progressivement du métier à la sortie des écoles »

Au Conservatoire, les musiciens-ingénieurs du son inventent l’écoute de demain

Suspendu au plafond, au-dessus du piano à queue, un imposant enchevêtrement de fils dans lesquels sont disséminés des micros, à la façon d’insectes dans une toile d’araignée. Au centre de cet insolite magma aérien, on débusque une tête en plastique coiffée d’un casque.

Un arbre de microphones monté par les étudiants du CNSMDP (Photo : Aude Pétiard)
Au CNSMDP, les futurs ingénieurs du son apprennent à travailler la matière sonore ( Photo : Gauthier Simon)

Durant trois jours, en ce mois de mai 2017, les musiciens-ingénieurs du son en troisième année au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP) se sont livrés à une session d’expérimentations visuelles et sonores. À partir du travail d’improvisation de musiciens jazz et d’une danseuse, les étudiants cherchent à faire voyager leur futur auditeur au cœur du son, au plus près des modulations des instruments. S’il est déjà possible de se promener virtuellement à 360° dans une vidéo, c’est à un véritable itinéraire auditif auquel s’attaquent les futurs professionnels.

Le son à 360°
Dans un studio improvisé, adjacent à la salle d’enregistrement, Noé Faure, 24 ans s’affaire derrière l’écran d’un ordinateur.

À l’aide de deux logiciels expérimentaux, l’un développé par les équipes du service audiovisuel du conservatoire, l’autre prêté par L’Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique (IRCAM), son équipe est chargée de « spatialiser » le son, pour obtenir un effet dit « binaural ». L’oreille de l’auditeur est stimulée de façon à ce qu’il ait la sensation de déambuler parmi les instruments pendant que la caméra se déplace. Autre technologie de pointe utilisée par les étudiants du CNSMDP, un prototype de « micro du futur ». Une drôle de boule à facette dotée de 32 micro-capsules qui balaient le champ sonore, à 360 degrés.

Un prototype de micro du futur, doté de 32 microcapsules suspendu à l’arbre de micros (Photo : Aude Pétiard)

« On cherche à modifier la matière sonore, s’enthousiasme Noé. C’est un travail sur le son qui est encore peu exploré ». Le jeune homme, qui a choisi l’option « création » pour achever sa formation au CNSMDP, tient néanmoins à temporiser la place des nouvelles technologies dans son futur métier. « Même si c’est passionnant, il faut éviter de se retrouver piégé par les outils, explique t-il. Ce qui compte c’est le résultat final : le son. Peu importe la manière dont il a été enregistré ». 

Un métier en pleine mutation
Former des « artistes et des artisans de pointe », telle est la vocation de Denis Vautrin responsable du diplôme musicien-ingénieur du son au CNSMDP. Il faut dire que le métier d’ingénieur du son est en pleine mutation face aux révolutions numériques et technologiques. « Quand le département a été créé, il y a vingt-cinq ans, tous les diplômés travaillaient pour l’industrie du disque, rappelle Denis Vautrin. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 40% à se diriger vers le studio. 40% s’orientent vers le spectacle vivant et 20% vivent du droit d’auteur pour des compositions ou des arrangements. »

Les futurs directeurs du son se doivent aussi de maîtriser la prise de vidéo (Photo : Marion Bénet)

L’industrie musicale en pleine recomposition, la complexification des technologies d’enregistrement et la diversification des supports font de l’ingénieur du son un professionnel aussi polyvalent qu’autonome, appelé à réinventer en permanence son savoir. Pour s’adapter à ces mutations inhérentes à la profession, Denis Vautrin et son équipe considèrent leurs étudiants comme des « inventeurs de leur métier ». 

 « Nous associons les élèves à la maquette pédagogiques. Nous leur donnons un maximum d’outils pour qu’ils puissent trouver leur identité » explique t-il. Car les étudiants du CNSMDP sont « des artistes avant tout : le numérique dans l’art permet de toucher des gens, de créer de l’impact, mais le plus important, c’est d’avoir quelque chose à raconter ».

Place aux femmes !
Recrutés sur concours à Bac+2 et diplômés à un niveau master, les futurs maîtres du son ont une double formation de musicien et de scientifique. Pour entrer au CNSMDP, Marion Bénet, 22 ans est passée par une classe préparatoire à horaires aménagés qui lui a permis d’alterner cours de flûte traversière et révisions mathématiques. « Un ingénieur du son, c’est quelqu’un qui cuisine le son » s’exclame la jeune femme qui souhaite se diriger vers l’enregistrement de concerts classiques à l’issue des quatre années de formation au CNSMDP.

Le saxophoniste Vincent Lê Quang et Aude Pétiard, étudiante en 3ème année au CNSMDP, lors de l’atelier d’enregistrement (Photo : Gauthier Simon)

Si elles se positionnent de plus en plus à des postes prestigieux, les femmes sont encore loin d’être majoritaires dans cette profession qui a longtemps été réputée comme « masculine ». « Lors d’un stage dans un festival, le régisseur général m’appelait « la fille ». A la fin, il m’a félicité : «  Pour une fille, tu te débrouilles bien ». Sur le coup, je ne savais pas comment réagir » confie Aude Pétiard, 22 ans, la seconde fille de la promotion.

Depuis, Aude Pétiard a appris à ne pas se laisser faire. « Il n’y a pas de raison que nous soyons considérées différemment que les hommes, affirme celle qui souhaite faire de la création sonore pour le cirque. Il ne faut pas tenir compte des remarques, et suivre son envie ! »