« Le combat c’est de se donner la possibilité d’exister » : être un jeune acteur noir ou métis en France, en 2018

Le Manifeste Noire n’est pas mon métier (Seuil, 2018) appelle à la prise de conscience du racisme latent dans le cinéma et le théâtre français

« Il y a deux ou trois ans, j’ai été appelée pour passer un casting. Il s’agissait d’interpréter une étudiante qui, pour payer ses études, travaille comme gogo-danseuse dans un bar de nuit. Je prépare le rôle et j’apprends mon texte quand je reçois un appel de la directrice de casting : « Finalement, tu ne vas pas auditionner pour le rôle. La production trouve que ça fait trop. Noire et gogo-danseuse ».

Ce récit de Léna, comédienne de 29 ans, aurait pu trouver sa place au sein du manifeste Noire n’est pas mon métier (Seuil, 2018) rédigé à l’initiative de l’actrice Aïssa Maïga. Seize comédiennes, noires et métisses, de toutes générations, y racontent sans concession les remarques humiliantes, les rejets sans appel et les aberrations sexistes suscités par la couleur de leur peau dans les milieux du cinéma et du théâtre français.

Si le manifeste fait état d’une glaçante réalité et d’un racisme systémique, qu’en est-il pour les jeunes comédiens, noirs et métis, qui s’apprêtent à entrer sur le marché du travail et à marquer une nouvelle génération ? Entre esprit de révolte face aux caricatures dans lesquelles ils ont parfois déjà été cantonnés et volonté sans appel de transcender et dépasser par leur art les questions de représentations, l’Ecole du Spectacle a rencontré des jeunes comédiens et comédiennes, âgés de 25 à 32 ans.

« Le professeur n’aime pas trop les colored-people ! »

« C’est en arrivant au Cours Florent puis au Conservatoire que je me suis vraiment rendue compte de ce que ma couleur de peau impliquait. De toute cette histoire que malgré moi je porte et de la violence, souterraine ou explicite, qu’elle véhicule ». Grace Seri a 27 ans. Diplômée depuis deux ans du prestigieux Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique (CNSAD) de Paris, elle se souvient avec effarement d’une séance de travail menée par l’ancien directeur du CNSAD, Daniel Mesguich, alors qu’elle était élève en première année.

« On préparait une scène où je jouais Electre. Mes partenaires étaient tous blancs – j’étais la seule noire de ma promotion – et Daniel Mesguich s’est soudain exclamé : « J’ai une idée incroyable, on va tous vous peindre en noir, sauf Grace bien sûr ! ». J’ai demandé à mes camarades de me retrouver après le cours d’interprétation et je leur ai annoncé que je ne continuerais pas à travailler dans cette direction. Je ne suis pas parvenue à leur expliquer le pourquoi du comment, j’avais du mal à mettre des mots sur ce qui venait de passer. »

Lymia Vitte, 29 ans, comédienne fraîchement sortie de l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique de Paris (ESAD) garde, quant à elle, un souvenir amer d’une audition pour entrer dans un conservatoire d’arrondissement parisien, en 2010.

« Comme cela se fait souvent dans les concours, le président du jury a demandé aux postulants quels autres conservatoires ils avaient tentés. Quand est venu mon tour et que j’ai indiqué que je n’avais pas été retenue dans un certain conservatoire, il s’est exclamé en riant : « c’est normal, le professeur n’aime pas trop les colored people ! ». Il a dit ça devant tout le monde, sur le ton de la blague, je n’ai rien pu répondre. ».

« Au théâtre, presque jamais de comédiennes noires »

Autant d’instants de racisme ordinaire qui ont marqué la formation professionnelle de ces jeunes actrices. Autant de violences latentes qui sont parfois venues questionner leur désir de se positionner dans un milieu professionnel où les visages et les corps frappent par leurs similitudes.

« Quand j’allais au théâtre, je ne me sentais pas représentée, je ne voyais presque jamais de comédiennes noires, confie Maroussia Pourpoint, 27 ans, sortie en 2017 du CNSAD. « J’ai mis près de quatre ans à me décider à passer le concours du Conservatoire, j’avais la sensation que ce n’était pas pour moi, le théâtre subventionné, que je n’y avais pas ma place ».

Mazarine* ( le prénom a été changé), 25 ans, a été surprise qu’on lui fasse publiquement remarquer qu’elle était la première étudiante noire recrutée par la nouvelle direction d’une école nationale d’art dramatique. « C’était une phrase assez intrigante pour moi, pour commencer une scolarité ». Tout au long de ses études, Mazarine a d’ailleurs été très attentive aux rôles dans lesquels on l’a distribuée.

« Durant un atelier, on m’a donné le rôle principal Il s’agissait d’une femme adoptée, qui précisait dans une phrase qu’elle n’était pas blanche. Ca m’a beaucoup questionnée et ça m’a renvoyée à la question de ma légitimité. M’avait-on donné ce premier rôle parce que j’étais la seule noire de la promotion, pour justifier la dramaturgie, ou parce qu’on avait confiance en mes capacités d’actrice pour le défendre ? ».

« Il faut être noir pour rentrer au Conservatoire »

Si Mazarine a parfois trouvé « complexe » d’être la seule noire de sa classe, elle a depuis la certitude que « les choses sont en train de bouger ».  Et notamment, dit-elle, « grâce aux classes préparatoires qui contribuent à ce qu’il y ait plus de représentations sur scène qu’on y voit davantage de visages et de personnalités, porteurs d’une autre parole ».

En effet, depuis le début des années 2010, certaines écoles supérieures d’art dramatique – comme le Théâtre National de Strasbourg, la Comédie de Saint-Etienne ou l’Ecole Supérieure de Théâtre Bordeaux Aquitaine – proposent des dispositifs d’égalité des chances et des classes préparatoires gratuites dans le cadre de leurs très sélectifs concours d’entrée.

« Le Conservatoire est beaucoup plus représentatif de la société depuis que les dispositifs d’égalité des chances ont été mis en place et que Claire Lasne-Darcueil est arrivée à la direction, remarque Maroussia Pourpoint, qui fait partie de la première génération de diplômés recrutés par la directrice du CNSAD. « Avant, quand on regardait les trombinoscopes des anciennes promotions, c’était plutôt « un noir pour faire quota », aujourd’hui ce n’est plus du tout le cas ».

Une ouverture affichée et médiatisée du recrutement qui a parfois été des plus déboussolante pour les candidats racisés.

« Quand je passais les concours, j’ai eu droit à des réflexions comme « oh toi, tu as toutes tes chances parce qu’il y a des quotas », confie Lymia. « J’ai récemment entendu des candidats recalés dire « de toute façon pour rentrer au Conservatoire, il faut être noir ou pauvre », ce qui n’est vraiment pas agréable, ajoute Maroussia. « Quand j’ai passé le concours pour entrer dans mon école, les autres postulants me demandaient si je venais de la classe préparatoire, alors que ce n’était pas le cas, se souvient Mazarine.

« Mais quoi qu’on pense de ces dispositifs, le plus important, c’est que le plus grand nombre possible de candidats y aient un libre accès, qu’ils travaillent d’arrache-pied pour être admis et qu’ils sachent ce qu’ils valent. », précise Mazarine.

Une affirmation que confirme Illyas (le prénom a été changé), récemment diplômé du CNSAD et membre du jury du concours. « Aucun candidat reçu au Conservatoire n’est admis par hasard, affirme t-il. Ce qui est reconnu en premier lieu, c’est le talent, c’est le désir

Dans son jeune parcours professionnel, sa couleur de peau n’a pas été un obstacle pour Illyas. « Pour moi la question n’est pas quel rôle tu vas pouvoir jouer mais plus qu’est ce que tu vas lui apporter avec ta singularité. Le fait d’être métis est pour moi davantage une chance qu’un handicap, au théâtre du moins. »

« Représenter des minorités »  

Un point de vue qui n’est pas celui de Lymia Vitte : « Ma scolarité à l’ESAD s’est très bien passée, c’est au moment de passer des auditions, en troisième année, que je me suis dit, tu es femme, tu es métisse et tu veux faire ce métier ? Ca va être plus compliqué que prévu !»

« Cherche jeune comédienne noire ». Une annonce qui lui a permis dans un premier temps d’être plus spécifiquement repérée pour passer ces auditions. Mais souvent pour les mêmes types de rôles.

« On me propose des rôles qui sont spécifiquement adaptés à ma couleur de peau. Ou des rôles écrits par des auteurs francophones africains parce qu’il faudrait forcément une distribution noire, observe t-elle. C’est le serpent qui se mord la queue : on veut diversifier les scènes théâtrales mais on est souvent choisis pour représenter des minorités ».

Car, pour cette nouvelle génération d’acteurs, l’enjeu est bel et bien d’accéder aux mêmes rôles que les comédiens caucasiens, notamment dans le répertoire classique. « Les metteurs en scène ne pensent pas de façon naturelle que Roméo ou Juliette pourraient être noirs, déplore Maroussia Pourpoint. En tant que comédienne c’est parfois décourageant de regarder le paysage théâtral français, on se dit qu’on ne correspondra jamais

Grace Seri, pour sa part, porte une attention extrême aux rôles qu’on lui propose,  quitte à refuser du travail.

« Je ne nie pas ma couleur de peau mais ce qui me tient à coeur c’est de parler du monde. Je ne veux pas être désignée uniquement comme une actrice de théâtre politique, je veux avant tout véhiculer de la poésie. et la poésie n’a pas de couleur » affirme t-elle.

Dans ce combat, Grace Seri a remporté des victoires. Lors d’une rencontre avec le public à la suite d’On purge bébé de Feydeau, une enseignante s’est interrogée sur le choix du metteur en scène d’avoir engagé une actrice noire. « Georges Lavaudant, le metteur en scène, a répondu du tac au tac : « parce que, comme vous l’avez vu, elle est extrêmement douée. Il n’y a aucune autre question à se poser ».

« La jeune première et la racaille »

Si les jeunes acteurs interrogés partagent l’idée qu’il est plus facile de trouver sa place dans l’univers théâtral, « plus humain », tous portent un regard tranché sur le cinéma et ses stéréotypes sclérosants.

« Toi, ton problème c’est qu’on ne sait pas dans quelle case te mettre, racaille ou jeune première ? Je te conseille de t’orienter vers la racaille, si tu veux faire du cinéma en France ».

C’est ce qu’un réalisateur a appris à Maroussia Pourpoint lors d’une formation au cours Florent. Sans oublier le rôle intitulé « petite beurette en survêt’ » pour lequel elle a auditionné il y a deux ans.

« On est avant tout appelés pour la couleur et c’est très frustrant confirme Léna, qui a passé de nombreux castings en France. « Comme je suis métisse, je comprends souvent que je suis trop foncée ou pas assez noire pour les rôles ».

« En huit castings, j’ai auditionné pour cinq rôles de voyou, deux rôles de footballeurs et un rôle d’immigré » énumère Kendrick  (le prénom a été changé), 32 ans, comédien à Paris. On m’a souvent dit que, si je voulais tourner, il fallait que je « sorte mon coté guetto », que j’étais trop calme, que je m’exprimais trop bien. Alors que ce n’est pas absolument pas ma nature de comédien. »

« Faire entendre une autre voix »

Pour travailler dans le cinéma, Kendrick a donc décidé de passer de l’autre côté de la caméra. « Mon aigreur face à ce milieu, je l’ai transformée en rage puis en motivation pour écrire des scénarios » dit-il. Son projet de long-métrage met en scène un héros noir et sa famille. Si Kendrick s’attaque désormais au monde de la production audiovisuelle – « un producteur m’a récemment dit lors d’un rendez-vous qu’il y avait trop de noirs sur le visuel de mon projet » – il est déterminé à bousculer les représentations racisés dans le cinéma français.

Tout comme Maroussia Pourpoint qui a commencé à écrire, mettre en scène et enseigner en parallèle à sa jeune carrière de comédienne.

« Je veux être un modèle pour la jeunesse, je veux montrer que c’est possible d’y arriver, affirme celle qui a créé un spectacle autour de Joséphine Baker. Il y a tout un système à changer dans le cinéma et le théâtre français et j’espère y contribuer en faisant entendre une autre voix ».

Face au manifeste Noire n’est pas mon métier, les jeunes comédiens interrogés font part de leur adhésion à voir ces enjeux cruciaux pour leur carrière enfin portés sur la sphère publique. « Je suis optimiste pour l’avenir, j’ai confiance en ma génération d’étudiants. Mais je veux rester vigilante, affirme Mazarine. Il est hors de question que je sois cantonnée à mon physique, ça met dans des peines atroces. Il est aussi de la responsabilité des autrices, des auteurs et des scénaristes de nous laisser faire notre métier et non notre plaidoirie. »

« Je pense que les choses sont en train de changer, confirme Grace Seri. Le Manifeste Noire n’est pas mon métier, je n’ai pas pu le lire jusqu’au bout, c’était trop dur d’être confrontée à cette violence que je vis de façon frontale. Mais ça m’a remis face à mon objectif, à pourquoi je fais ce métier. Je veux d’un jour, une petite fille puisse allumer la télé et qu’elle puisse se reconnaître, se projeter, rêver. Il faut qu’elle puisse se dire qu’elle existe. Le combat, c’est ça, c’est se donner la possibilité d’exister ! ».